Un processus discriminatoire : analyse critique d’une évaluation écrite
Contexte de stage : Je fais mon stage à la Résidence du Y des femmes de Montréal. La Résidence est un programme de réinsertion sociale qui accueille des femmes vivant avec des difficultés diverses pour une durée maximum de 2 ans. Le programme a pour but d’amener les femmes à reprendre du pouvoir sur leur vie, à s’accomplir en ayant un cheminement personnel facilité. Toutes les femmes qui s’engagent dans le programme ont une rencontre individuelle par semaine avec une intervenante psychosociale ainsi que des ateliers et des réunions de groupe obligatoires.
Lorsqu’une femme veut venir se loger à la Résidence, elle doit passer par un processus d’admission. Une intervenante commence par lui poser des questions de base au téléphone pour voir si l’organisme est une ressource adaptée pour elle, ensuite la femme se présente à la Résidence pour une entrevue d’admission et si sa candidature est retenue elle peut venir s’y loger. Dans le cadre de ce travail, je critiquerai l’évaluation que nous faisons lors de cette entrevue.
Situation d’intervention : J’ai réalisé quelques entrevues d’admission en co-animation depuis le début de mon stage, donc j’ai passé au travers tout le document d’évaluation avec les dames lors des entrevues. Des notes sont prises lors de l’évaluation et suite à la rencontre, après avoir communiqué avec les références que la femme nous transmet, nous discutons du cas en équipe lors de la réunion hebdomadaire. Ensuite, nous prenons ensemble la décision d’accepter ou de refuser la dame à la Résidence. Les visées de cette évaluation sont de voir si la dame répond aux critères du programme de réinsertion sociale. Ce document évaluatif est le même pour chaque femme, il comprend quatre grandes sections : engagement de participation au programme, santé et services sociaux, réseau social et forces et habiletés personnelles.
Les retombées de cette évaluation sont importantes puisque si la candidature de la femme n’est pas retenue elle ne pourra pas se loger à la Résidence, ce qui peut la mettre en situation de vulnérabilité. Cependant, lorsqu’une candidature n’est pas retenue, une intervenante peut lui venir en aide et lui donner des ressources en hébergement plus adaptées à sa situation. L’évaluation accorde une grande importance au biomédical, une approche qui ne rejoint pas mes valeurs ni celles du travail social en général. L’approche utilisée est selon moi celle bioécologique, car on veut observer, étudier et comprendre l’individu dans son contexte dans cette entrevue. On se penche donc aussi sur ses réseaux et les systèmes avec lesquels il est en interaction (Turcotte, D et Deslauriers, J.P., 2017). Si je pouvais choisir d’autres approches pour évaluer, je valoriserais plus l’approche centrée sur les forces, l’empowerment, l’approche systémique, l’approche interculturelle ou l’approche féministe par exemple. Lors de cette entrevue, nous demandons à la femme de fournir deux références avec lesquelles on peut communiquer pour de plus amples renseignements. Si celle-ci refuse l’autorisation de divulgation d’informations, celle-ci ne sera pas acceptée. C’est comme si la parole des médecins (ou autres professionnels) prévalait sur la parole de la femme dans l’analyse de la candidature et je trouve que cela va contre la logique d’empowerment que la Résidence du Y valorise particulièrement. C’est comme si on ne prend pas en compte la voix de la femme et que nous avons besoin d’aller valider les propos de celle-ci en nous informant à des professionnels alors que la femme est la professionnelle de sa propre vie.
L’évaluation psychosociale que nous faisons lors de l’entrevue est faite selon un modèle interrogatif et protocolaire. Nous posons à la dame une série de questions organisées selon un formulaire et les informations recueillies vont être analysées en équipe. La collecte de données détermine l’admissibilité ou l’inadmissibilité à un ensemble de services. Ces modèles supposent pouvoir connaître le réel, juger objectivement et prédire (Masson, 2013). Les modèles interrogatif et protocolaire s’insèrent dans la culture du positivisme. Cette culture est une prétention à l’objectivité qui n’est pas neutre selon Henri A. Giroux (1979). Lorsqu’on utilise une perspective médicale pénétrée par la technique on peut identifier des problèmes sociaux comme étant pathologique donc ce n’est pas objectif (Masson, 2013).
L’évaluation que j’utilise pour faire ce travail a été réalisée au mois de novembre dernier avec une de mes collègues. Une des intervenantes pose les questions et l’autre prend les notes. On ne laisse pas à la femme beaucoup d’espace pour développer dans les questions posées puisque la majorité d’entre elles sont des questions fermées. La visée principale de cette évaluation est de vérifier si la femme peut vivre en communauté, car la Résidence est un milieu de vie. La femme dont j’ai fait l’entrevue d’admission cette fois-là n’a pas été acceptée à la Résidence. La raison première pourquoi cette femme a été refusée était parce que celle-ci ne voulait pas qu’on communique avec son psychiatre et qu’elle ne voulait pas nous donner de détails sur les problématiques qu’elle a déjà eues avec la justice. L’équipe a conclu qu’elle manquait de transparence et que nous n’avions pas assez d’informations sur son dossier psychiatrique pour pouvoir l’accepter. D’autres éléments nuisaient aussi à son dossier, comme le fait qu’elle avait eu des conflits avec d’autres résidentes au centre d’hébergement où elle vivait au moment de l’entrevue. Les intervenantes du Y des femmes avaient peur que cette dernière créer des conflits avec les résidentes déjà existantes. De plus, l’équipe était inquiète du fait que les intervenantes n’assurent pas une présence sur le plancher 24 h sur 24. Je suis toutefois d’accord sur le fait que les femmes admises au programme aient un minimum d’autonomie, car l’organisme n’assure pas un soutien en tout temps. Il est donc préférable de minimiser les situations de crises. Selon moi, il serait tout de même mieux de traiter la situation problématique en aval plus qu’en amont. Si nous prenons le cas de la femme dont j’ai fait l’entrevue, il aurait été pertinent de ne pas trop appréhender le fait qu’elle soit conflictuelle avec les autres résidentes et plutôt travailler cette difficulté dans son plan d’intervention future. Il serait intéressant de déconstruire l’histoire dominante problématique ancrée chez madame vers des possibilités d’actions. Il serait intéressant de se centrer sur le sens que la personne donne à sa propre vie. Il est pertinent d’externaliser le problème pour construire avec elle une histoire de vie alternative plus satisfaisante pour elle. Bref, je critique le fait que nous mettons l’accent sur le biomédical et le côté judiciaire de sa situation. Il est normal que madame soit craintive de révéler des informations personnelles de sa vie sans avoir créé un lien avec les intervenantes. Les personnes qui ont eu de mauvaises expériences avec le système de santé ont peur de celui-ci et s’ouvrent moins, car ils craignent de nuire à leur dossier en disant la vérité. C’est discriminatoire de la juger pour son procédé judiciaire fait dans le passé, nous devrions plutôt nous baser sur le présent et le futur dans une vision de reprendre du pouvoir sur sa vie. Nous pouvons observer un rapport de pouvoir important lors de cette entrevue. Les femmes qui sont en évaluation veulent nous plaire, donc elles omettent de nous transmettre certaines informations. Il est compréhensible qu’elles agissent ainsi puisqu’elles veulent être acceptées dans le programme.
J’ai visité La rue des Femmes dans le cadre de la formation pratique II et j’ai beaucoup aimé leur modèle d’intervention en santé relationnelle. Cet organisme ne possède pas de critère d’admissibilité. La mission n’est cependant pas exactement la même et la ressource assure un accompagnement 24 h sur 24. Je pense qu’un entre-deux pourrait être bien, avoir des critères d’admissibilité, mais moins rigides et discriminatoires.
Conclusion : Pour conclure, cette analyse critique m’a permis de réfléchir davantage au processus d’évaluation du mon milieu de stage. J’ai pu voir les limites, mais aussi les avantages d’utiliser l’outil qu’on utilise lors des entrevues. Je pense qu’ouvrir plus d’espace pour échanger lors de l’entrevue pourrait être bénéfique pour la femme voulant se loger à la Résidence, mais aussi pour les intervenantes qui doivent prendre la décision d’accepter la femme ou non. Serait-il possible de rajouter des questions ouvertes dans le document ? De plus, je trouve qu’il serait pertinent de réduire l’emphase que nous mettons sur l’aspect médical. À la suite de ce travail, je me pose certaines questions : l’évaluation en travail social sert-elle plus à protéger les employées qu’à réellement venir en aide aux usagères ? Lorsqu’on évalue, on catégorise les individus, n’est-ce pas ce qu’on essaye de déconstruire en travail social ?
Bibliographie
Masson, P. (2012). Évaluations psychosociales : Culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelles pratiques sociales. Volume 25, Numéro 1 (p.224-242). Récupéré de https://www-erudit-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/fr/revues/nps/2012-v25-n1-nps0737/1017392ar/
(Informations pertinentes sur le modèle protocolaire et interrogatif, ainsi que la culture du positivisme)
Turcotte, D. et Deslauriers, J.P. (dir.)(2017). Méthodologie de l’intervention sociale personnelle. Presses de l’Université Laval. 2e édition. Pp.173-203
(Rappel sur les différentes approches en intervention individuelle, soit l’approche systémique, l’approche bioécologique et l’approche structurelle)
Salut, j'ai vraiment apprécié l'analyse que tu nous proposes de l'évaluation dans ton milieu de stage.
RépondreEffacerCe qui m'a le plus marqué, c'est la contradiction que existe entre les principes défendus par l'organisme et ses pratiques. Aussi, je crois que tu réussis bien à démontrer que ta critique du modèle passe aussi par la proposition d'une autre méthode, plus dialogique (Masson, 2013). D'ailleurs, ta proposition me semble être possible grâce à ton empathie à l'égard des femmes marginalisées qui en viennent à cogner à la porte du Y.
Finalement, j'ajouterais à ton analyse que l'approche biomédicale est un cadre de référence qui a causé des torts aux femmes historiquement. C'est pourquoi il est d'autant plus important de s'en éloigner ou de garder une distance critique face à celui-ci lorsque nous intervenons auprès de ce groupe social.