Analyse critique d’un plan d’intervention (PI) : outil obligatoire à utiliser, mais peu discuté


Contexte de stage : Je fais présentement mon stage à la Résidence du Y des femmes de Montréal. La Résidence est un programme de réinsertion sociale qui accueille des femmes vivant avec des difficultés diverses pour une durée maximum de 2 ans. Toutes les femmes qui s'engagent dans le programme ont une rencontre individuelle par semaine avec une intervenante psychosociale, ainsi que des ateliers et des réunions de groupe obligatoires. 

Situation d’intervention : Le plan d’intervention(PI) est unidisciplinaire et individualisé dans mon milieu  de stage, il engage seulement la femme et son intervenante. Ce plan doit respecter le Code déontologique de la profession. Il est important que la résidente soit partie prenante du début à la fin du processus, comme nous en informe Turcotte et Deslauriers (2017) dans Méthodologie de l’intervention sociale personnelle. Le PI est souvent rédigé entre la troisième et la cinquième rencontre de suivi individuel à la Résidence. Il est revu aux trois mois avec la femme et il est aussi revu lors de la dernière rencontre de suivi pour constater l’évolution finale avant que la femme quitte l’hébergement. Il arrive que ce soit l’intervenante qui rédige le PI pour la femme si elle éprouve des difficultés à le rédiger par elle-même, cependant la femme doit toujours être présente lors de la rédaction. Tel a été le cas pour la rédaction du PI que je critiquerai pour ce travail. Je me suis assurée que ce que j’écrivais dans son PI correspondait exactement à ce que la femme me disait à l’oral. En tant que travailleuses sociales, nous devons toujours nous assurer que le plan d’intervention répond aux besoins de l’usagère et que celle-ci s’implique dans l’action (Turcotte et Deslauriers, 2017). La participation de la personne à la rédaction du PI lui redonne du pouvoir, c’est pourquoi nous insistons beaucoup sur le fait qu’il soit réalisé avec la résidente, plutôt que pour celle-ci. J’apprécie que le PI soit co-construit à la Résidence. Nous avons ajouté une troisième échelle de satisfaction de la qualité de vie de Madame concernant sa satisfaction au moment même de la rédaction du PI, car je trouvais qu’il était important de savoir où elle se situait au moment même de la rédaction. 

Madame F est une femme âgée de 57 ans qui est arrivée à la Résidence il y a environ 2 mois. Elle y est par besoin de stabilité. Son séjour à la Maison Marguerite était terminé, donc elle avait besoin d’un logement rapidement pour éviter de se retrouver à la rue. Elle aimerait déménager dans un studio de la Maison Marguerite au printemps ou à l’été et elle fait les démarches pour que cela fonctionne. Elle aimerait être accompagnée dans ses démarches au besoin, malgré le fait que Madame est très autonome.

La visée du PI est de guider un peu les interventions faites avec Madame, d’avoir une ligne directrice sur laquelle se baser pour avancer. Le PI peut changer en cours de route, il est malléable. Tous les objectifs qu’elle a choisis sont à travailler afin d’obtenir le studio à la Maison Marguerite. Elle aimerait les travailler tout au long du séjour et dans son prochain logement également. Selon moi, le PI de madame F est trop vague, il faudrait peut-être qu’il soit plus spécifique. Les objectifs ne sont pas mesurables. Il serait intéressant de décortiquer comment la femme va y arriver pour faire un budget ou pour faire une épicerie bon marché, par exemple. Les moyens sont flous, si on prend le moyen « ne pas crier », il serait pertinent de savoir comment elle fera pour ne pas crier. Il aurait d’ailleurs été préférable d’écrire « rester calme » au lieu de « ne pas crier ». Les moyens pour « rester calme » pourraient être : prendre une marche, faire des techniques de respiration, prendre un bain, etc. 

Je critique le fait que le PI à la Résidence ne mise pas assez sur les forces des femmes concernées. On mise plus sur les difficultés que sur les forces selon moi. Dans un aide-mémoire sur les différents types de plans d’intervention qu’a élaboré le CISSS de Laval, on mentionne que les forces, les attentes, les priorités et les préoccupations de la personne aidée sont au centre de la démarche et ce n’est pas ce que je constate dans la rédaction du PI à la Résidence (Gouvernement du Québec, 2020). Turcotte et Deslauriers (2017) nous rappellent que la personne n’est pas le problème et que, même si celle-ci vit des difficultés, cela ne l’empêche pas de miser sur ses forces. Il est important que le PI s’appuie sur les ressources qui entourent la personne aidée. De plus, nous ne parlons pas des besoins des usagères dans le PI, alors que c’est selon moi un élément important à aborder lors de la rédaction. De plus, il n’y a pas de priorisation des problématiques sur lesquelles travailler, je pense qu’il serait pertinent de mettre un ordre aux objectifs dans le PI. Il serait intéressant de séparer les objectifs généraux des objectifs spécifiques et de déterminer un but accessible à atteindre à la fin de l’intervention (Turcotte et Deslauriers, 2017). Dans ma situation, le but principal de Madame F est de déménager au studio de la Maison Marguerite. Le but est dit à l’oral, mais il n’est pas inscrit dans le PI. Les objectifs du PI ne doivent pas nécessairement être SMART (spécifique, mesurable, atteignable, réaliste, temps) à la Résidence, alors que je trouve qu’il serait pertinent qu’ils le soient (Gouvernement du Québec, 2019). Selon moi, on accorde très peu d’importance au plan d’intervention dans mon organisme. On laisse les femmes le remplir à leur guise et avec très peu de balises, ce qui peut convenir à certaines femmes, mais pas à toutes. Parfois, je pense qu’elles nécessiteraient de plus d’accompagnement et d’encadrement lors de la rédaction de leur PI puisque ce n’est pas toujours un outil qu’elles connaissent. L’intervenante doit avoir un esprit critique, reconnaître les problèmes et ne pas oublier son rôle d’aidante. Elle doit donc guider et mettre des limites selon le contexte de chaque situation (Lemay, 2007). Il faut garder en tête que certaines problématiques sont perçues comme pouvant empêcher la prise de décision autonome (Lemay, 2007). Je pense au cas de Madame F, celle-ci présente plusieurs problématiques : troubles de santé mentale, déficience légère, nombreux abus… L’empowerment est alors un concept large et discutable.  

Toutes sortes d’autres possibilités auraient pu être envisagées dans le PI, mais c’est la femme qui décide de ses objectifs. Les objectifs sont donc bien différents d’une femme à une autre. Pour être honnête, je ne trouve pas que le PI est utile pour toutes les résidentes. Cependant, pour certaines il peut être aidant et structurant. Je pense par exemple aux personnalités plus anxieuses, elles aiment avoir un plan d’action clair. Pour d’autres, le PI semble être une perte de temps et elles l’affirment. D’une femme à l’autre, la rédaction du PI varie. Parfois, certaines femmes le rédigent seules de leur côté et nous le regardons par la suite ensemble. Le PI n’a pas les mêmes retombées d’une femme à une autre. Il serait intéressant de choisir l’approche par les forces avec Madame F, cela aurait favorisé l’empowerment de celle-ci. Dans la vision de l’empowerment, on présume que l’humain a des compétences. Il est important de miser sur les forces et sur les ressources de celui-ci. 

En conclusion, je pense que nous n’utilisons pas le PI assez assidument à la Résidence. Le plan d’intervention est censé être une entente importante et je ne pense pas que tel est le cas dans mon milieu. C’est seulement la dame et son intervenante associée qui sont au courant du PI, à moins qu’il se passe un événement spécial et que nous ayons besoin de regarder un PI en équipe. Je trouve qu’il serait important de regarder chaque PI en équipe pour pouvoir s’entraider concernant l’atteinte des objectifs de chaque femme. Comme nous l’avons constaté dans les séminaires, nous allons plus vite seules, mais plus loin ensemble, et je pense qu’on serait gagnantes à se consulter davantage en équipe pour discuter des PI. Qu’en pensez-vous ? Plusieurs modifications pourraient être faites au modèle actuel qu’utilise mon milieu de stage. Je trouve qu’il serait pertinent d’ajouter une colonne « Raisons » après celle « Objectifs », car en ce moment nous n’avons pas la raison pour laquelle la femme a choisi ses objectifs. Selon moi, les raisons sont un levier d’intervention, car elles motivent la femme à atteindre ses objectifs. J’enlèverais aussi la section « Activités/Ateliers », car nous avons déjà cette section à l’arrière du PI, donc nous ne l’utilisons pas dans le premier tableau. J’ajouterais aussi un ordre aux objectifs, du plus prioritaire au moins prioritaire selon elle. Pour terminer, j’ajouterais une question à côté de l’échelle de satisfaction de la vie à l’arrivée concernant la ou les raisons pour lesquelles la femme se donne la cote choisie. L’ensemble du plan d’intervention devrait être revu selon moi et sa place dans le suivi psychosocial également. Le PI est co-construit, mais la femme prend plus de place dans le processus, ce qui est bien en mon sens. Cependant, j’ai l’impression que les intervenantes sont plus observatrices qu’accompagnatrices dans le processus et je me questionne par rapport aux impacts possibles de ce phénomène.  Serait-il pertinent de fournir un plus grand encadrement lors de la rédaction des PI à la Résidence? 


Bibliographie 

Turcotte, D. et Deslauriers, J.P. (dir.)(2017). Méthodologie de l’intervention sociale personnelle : 2e édition revue et augmentée. Presses de l’Université Laval. Collection Travail social. Pp.83-105

(commentaire : Le chapitre 4 nous rafraîchit la mémoire sur l’élaboration du plan d’intervention)

Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale (Mars 2019). Standards de pratique en travail social aux services psychosociaux généraux. Direction des services multidisciplinaires. Version 2.0. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 

(commentaire : Ressource qui nous informe sur les objectifs SMART)

Lemay, L. (2007). L’intervention en soutien à l’empowerment : du discours à la réalité. La question occultée du pouvoir entre acteurs au sein des pratiques d’aide. Nouvelles pratiques sociales, 20 (1), 165–180. https://doi.org/10.7202/016983ar

(commentaire : Document fort intéressant pour mieux comprendre le concept d’empowerment. Tableau pertinent à la page 169 concernant les croyances et les principes généraux d’action)

Gouvernement du Québec (2020). Le plan d’intervention. Dans Informations pratiques. Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval. Récupéré de https://www.lavalensante.com/informations-pratiques/espace-usager/se-preparer-a-un-rendez-vous/le-plan-dintervention/

(commentaire : Page web où on peut consulter deux pdf concernant les plans d’interventions, un aide-mémoire présentant les différents types de plans et un feuillet de préparation au plan d’intervention)


Commentaires

  1. Bonjour Vivianne,

    J'ai bien aimé ta critique, puisqu'elle m'a permis de découvrir une toute autre façon de procéder à l'élaboration du PI. En effet, dans mon stage en protection de la jeunesse, il est rare que la clientèle puisse prendre autant de place, compte tenu du contexte d'autorité présent.
    Comme tu le mentionne, l'approche par les forces pourrait être bénéfique dans ta situation, surtout si tu souhaites favoriser l'empowerment des femmes dans ton organisme. Le texte de Bergeron-Leclerc, Pouliot et Gargano, que j'ai eu la chance de lire dans le cadre d'un travail de session, présente plusieurs stratégies afin d'inclure l'approche par les forces dans sa pratique. (2021) Il pourrait être utile si tu t'intéresses à cette approche !

    Également, tu mentionnes que plusieurs femmes ne voient pas l'intérêt de cet outil et trouve que cela est une perte de temps. Il serait intéressant de se questionner sur les autres approches et stratégie pouvant être utilisées afin de favoriser la collaboration et renforcer le pouvoir d'agir de la clientèle, comme par exemple l'approche structurelle. Foisy (2017) a d'ailleurs publié un cadre de pratique présentant l'approche structurelle et diverses façons de favoriser l'empowerment et le pouvoir d'agir.

    Bibliographie

    Bergeron-Leclerc, C., Pouliot, E. et Gargano, V. (2021). Le travail social centré sur les forces : diversité et possibilités dans la pratique contemporaine. Intervention, 1(153), 5-12. Récupéré de Le travail social centré sur les forces : diversité et possibilités dans la pratique contemporaine - Revue Intervention.

    Foisy, D. (2017). Cadre de pratique Une approche d’appropriation du pouvoir d’agir personnel et collectif. Récupéré de 17-02 Foisy (2017) Cadre de pratique CAPA[1].pdf (uqo.ca)

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  2. Salut Vivianne, tu as vraiment fait un beau travail. Je vois à qu’elle point tu as un esprit critique dans ta façon d’évaluer le plan d’intervention que tu as mis en branle auprès de la dame. Je vois le travail de remise en question quant au fait que le plan d’intervention est trop vague. Cela te permettra justement de pouvoir mettre en place avec elle des objectifs mesurables pour qu’elle situe l’atteinte de ses objectifs en termes de durée, tout en étant réaliste quant à sa situation. De plus, j’aime bien le fait que tu donnes des exemples de moyens qui auraient pu être mis en place. Il est très pertinent d’avoir critiquer ton milieu de stage quant au fait que les forces des femmes ne sont pas mis de l’avant. On voit que tu adopte une réflexion ou la posture égalitaire est une notion importante dans tes interventions. J’aime bien le fait que tu nommes que le plan d’intervention n’a pas la même retombé d’une femme à une autre. Cela démontre justement qu’on doit voir la situation de chacune des personnes auprès desquelles on intervient comme étant unique.

    Étant donné que la dame auprès de laquelle tu as élaboré ton plan d'intervention est immigrante. Je te suggère d'aller lire cette source (CHIASSON, N., DESCHÊNES, S., La compétence interculturelle auprès des familles actualisées dans une approche d’empowerment, Centre de santé et de services sociaux , Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke, 2007 , 75 p.) qui te permettra d'en apprendre plus sur l'approche d'empowerment en contexte de promotion de la santé physique et mentale chez la clientèle immigrante.

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